L’Effroyable Affaire des souffreuses

Où j’évoque mon esthétique littéraire du malaise
et le rapport d’un de mes textes à la misogynie


J’ai écrit et publié L’Effroyable Affaire des souffreuses dans un recueil comprenant quatre novellas (de quatre auteurs différents) regroupées sous le titre Les Affaires du Club de la rue de Rome. Cet ouvrage tire sa substance ou son inspiration de l’œuvre d’une romancière française disparue, Adorée Floupette. Les quatre textes ont en commun de se dérouler à Paris en 1891 et de mettre en scène des personnalités littéraires ou artistiques fin-de-siècle.

L’Effroyable Affaire des souffreuses convoque notamment Alfred Jarry, Pierre Louÿs, Rachilde, Mallarmé et Oscar Wilde, ainsi que deux poètes décadents anglais méconnus : Arthur Symons et, surtout, Ernest Dowson. L’Effroyable Affaire a pour thème — 1. le culte des petites filles, tel qu’il était pratiqué par plusieurs poètes et écrivains anglais de l’époque (Lewis Carroll en tête), — 2. la misogynie, qui était alors encore plus présente qu’on pourrait le penser aujourd’hui. Ces deux thèmes sont intimement liés. Ils se nourrissent l’un l’autre. J’y reviendrai.

Ernest Dowson (24 ans en 1891) est le personnage principal du récit. Il est romancier et poète. Ses romans sont anodins. Sa poésie est l’une des plus admirables du mouvement décadentiste anglais. Pour autant sa correspondance est sans doute ce qui demeure aujourd’hui de plus remarquable, non sur un plan littéraire, mais anthropologique ou historique — d’histoire des mœurs. Sa vie enfin vaut un excellent roman noir et j’encourage à lire la biographie qu’en a tirée Jad Adams — Madder Music, Stronger Wine : The Life of Ernest Dowson, Poet and Decadent, I.B. Tauris, 2000. Même pour son époque, déjà extrêmement misogyne, Dowson était considéré par ses contemporains comme un homme haïssant les femmes. Ses divers biographes se sont toujours appliqués à le montrer. Et même Victor Plarr — alors que son intention est de redorer l’image de Dowson en le présentant sous un jour différent, moins torturé, moins décadent, d’après lui plus juste — ne parvient pas à cacher cet aspect quand il écrit, exaspéré : “[Dowson] retourne à sa misogynie et nous devons nous rappeler qu’il est encore très jeune.”

Son rapport aux femmes est autant simpliste qu’ambigu. Dowson est attiré sexuellement par elles, tout en les rejetant sentimentalement. Il était connu pour coucher avec une prostituée différente par jour. Dans sa correspondance abondante il écrit : “Il y a quelque chose de radicalement faible dans le cerveau d’une femme. On ne devrait les connaître que de façon charnelle — je doute qu’on puisse les connaître autrement.” J’extrais et traduis une autre citation de ses lettres : “Les petites filles grandissent, et deviennent ces animaux très répréhensibles, les femmes.” D’un autre côté Dowson réserve ses élans romantiques aux jeunes filles, aussi bien de façon obsessionnelle dans sa poésie que dans la vie réelle, où il est épris d’une enfant de onze ans qu’il n’aura de cesse de courtiser, lui dédiant des poèmes et la demandant en mariage (elle refusera et épousera peu après un tailleur). D’une certaine façon le contraste entre son culte des petites filles, dont il n’a de cesse de glorifier la pureté, et sa vision cynique des femmes reflète le clivage dans les esprits victoriens entre l’amour sentimental et la convoitise sexuelle. Ici se rejoignent donc les deux thèmes au cœur de L’Effroyable Affaire des souffreuses.

J’en viens à ce qui m’a décidé à écrire ces explications : ma novella a semble-t-il choqué, énervé, dégoûté ou que sais-je encore un certain nombre de lecteurs ou lectrices. On aurait qualifié mon texte, entre autres, de misogyne. De là à me voir qualifié d’auteur misogyne, il n’y a qu’un pas — ce qui me scandalise et scandalise les personnes qui me connaissent. C’est une première pour moi. J’ai déjà été confronté par le passé aux réactions les plus diverses concernant mon premier roman — Pornarina : la-prostituée-à-tête-de-cheval — qui a été aussi bien jugé répugnant, dégradant, beauf-et-bof que bien-écrit, original, inspirant ou féministe. Par ailleurs on a souvent rejeté mes textes pour leur rapport vicié à la sexualité, leurs descriptions outrancièrement grotesques ou leur construction narrative bancale. Jamais pour leur hypothétique haine de la femme. Pour autant j’essaie de comprendre ce qui a pu pousser certains lecteurs ou lectrices à rejeter L’Effroyable Affaire pour sa misogynie.

J’écris dans le malaise, pour le malaise, sur le malaise, en vrac j’écris sur la sexualité, le fantasme, l’origine génitale, la mort, les organes, la vieillesse, les livres, la nostalgie, la macération mélancolique, les manoirs, la monstruosité, la morbidité, le cadavre, le corps — féminin ou masculin — souffrant, mourant, torturé, ce qui reste des ruelles de Whitechapel dans nos cerveaux, les tueurs, le sang rouge, l’urine jaune, et cetera. J’essaie que malaise ou mal-être se diffusent aussi bien par la langue, sa précision et son incongruité, que par la narration, jouant sans cesse entre les frontières auteur-narrateur-personnage. Ma démarche esthétique, tout à fait consciente et à l’œuvre depuis plus de treize ans, pourrait se résumer à faire éprouver le malaise, miroir de celui que nous ressentons vis-à-vis de la sexualité (rituel qui crée la vie) et de la mort (bénédiction ou cauchemar qui l’achève).

A priori, en me basant sur les définitions de Christian Godin reprises sur Wikipédia, un texte misogyne est un texte qui expose “un point de vue qui se refuse à admettre l’égalité entre les hommes et les femmes”, mais également un texte qui serait une “détestation des femmes qui va de l’aversion pour leur corps au mépris pour leur comportement et leur personnalité”. Dès lors ma novella expose-t-elle un “point de vue qui se refuse à admettre l’égalité entre les hommes et les femmes” ? Non — pas même en forçant l’interprétation du texte. Dès lors est-elle davantage une “détestation des femmes…” ? La réponse ici est plus délicate, dans la mesure où, effectivement, L’Effroyable Affaire traite de l’aversion qu’éprouvent plusieurs auteurs décadents (ou assimilés) envers l’autre sexe. La misogynie de ces auteurs, d’Ernest Dowson en particulier, imprègne fatalement la novella, elle l’imprègne même à un niveau moléculaire, via des citations et des emprunts littéraires. On pourrait encore vouloir voir de la misogynie dans la façon dont les corps féminins sont empoisonnés et étudiés. Dans ce cas mes textes sont également misandres — voire par exemple Pornarina où les hommes sont émasculés —, ce qui n’est pas plus vrai que de dire qu’ils sont misogynes : la chair torturée, encore une fois féminine ou masculine, est inévitable dans chacun de mes livres. Ces corps de jeunes filles torturés et cette prostituée orientale au vagin pourvu de dents ne sont que des visions ou des personnifications surréalistes de la misogynie fin-de-siècle. Toute la violence qui en ressort n’est que celle de l’époque, passée au filtre de mon univers grotesque. Par ailleurs la misogynie ambiante n’est pas partagée par l’ensemble des protagonistes : Wilde et Mallarmé notamment s’en écartent, ont du dégoût et condamnent ce qui fascine Dowson.

À ce stade il me semble que mon esthétique littéraire associée aux thèmes extrêmement délicats que j’ai manipulés ont poussé certains lecteurs ou lectrices à qualifier mon texte de misogyne. Si malgré tout, pour certains, ces explications ne change rien, je les invite à m’écrire. Nous écrivons et lisons des livres pour communiquer, la littérature — et l’art en général — demeurant le plus haut degré de communication entre les êtres.

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